15. déc., 2015

Avant la fin

Le 15 Décembre 2015

 

    Je suis dans le lit, allongée, le buste un peu relevé. Je regarde ses murs peints de fade, ce plafond blanc lézardé. Tout, en apparence, est comme si rien n'avait changé. Derrière la porte, au delà des cloisons, les bruits de la machine hôpital continuent de vrombir. Dans peu de temps, ils viendront s'occuper de moi. J'attends. C'est à peine si j'ai la force de réellement penser. Je m'abandonne au temps qui passe, à la force de la raison immédiate. Il n'y a rien que je puisse vraiment retenir. Même mes souvenirs, mes impressions défilent en moi sans que je puisse les arrêter, un peu, pour y songer.

    La porte s'ouvre !

 

    « Bonjour, Christine ! Comment vous sentez-vous ce matin ? »

    Il y a cela qui a changé. Je ne suis plus un individu quelconque reçu au cœur du défilement des gens dans ces chambres anonymes. Je ne suis plus un numéro vaguement dérangeant dans ses attentes, cette jeune personne à qui on voulait faire comprendre que sa présence n'est pas importante, qu'il y avait d'autre choses à faire que de s'occuper de moi.

    On me parle avec une discrète familiarité. Ce doit-être le rendu de la souffrance enfin visible, palpable. On estime tacitement que j'ai droit à quelques égards. Je suis connue maintenant, à défaut peut-être d'être véritablement reconnue. La condescendance que l'on m'accorde est maladroite, empreinte d'une gène. Est-ce le remord de m'avoir déconsidéré avant alors que j'aurais dû être l'objet de plus d'attention ? Je n'y crois guère. Est-ce la gène qui sourd immanquablement du ressenti devant une indubitable souffrance ou de l'inavouable inefficacité des moyens dont ils disposent ? Les soignants se sont adaptés à moi comme je me suis adapté à eux. Il ne s'agit pas d'un statu quo. C'est plus compliqué que cela. Est-ce la crainte de devoir faire face à l'inévitable, cette déchéance pour l'instant à bas bruit qui m'assaille ? Je ne sais pas faire le tri. Et puis ça ne voudrait rien signifier, les différences entre avant et maintenant. Je suis là, dans l'état où je suis, avec cette connaissance encore bien imparfaite que l'on a de moi. Je n'éprouve plus ce besoin de vomir mon indignation face à leurs comportements, pas plus que je n'ai l'intention de leur en vouloir pour m'avoir poussée, parfois guidée, par là où je devais passer.

 

    Je vais mourir. Tout le monde en est persuadé, mu parfois par cette indicible conscience qui ne s'affronte pas vraiment au refus patent de l'inéluctable. J'ai mal. C'est devenu, je pense, la seule vraie raison de me porter des soins.

 

    Ici on souffre et l'on s'en va. Quelques un gardent cela encore à l'esprit.