La dictature de la caboche

Lundi 11 Juillet 2022

 

       Le petit joue. Tout, autour de lui, n’est que nature. Rien n’a été érigé qui puisse le contraindre, l’obliger. Toute surveillance à son égard n’est que bienveillance : il lui est offert (plus que laissé) d’épancher sa naturelle intention.

 

       Il joue

       Bien sûr se proposent à lui des contraintes. La première est de se nourrir. Il l’éprouve, tout autant que la faim, tout autant que l’envie de manger. Il s’y nourrit. C’est tantôt sous la pression de l’une tantôt sous la pulsion de l’autre… Et tout pour lui, en lui, est à l’avenant.

       La seule contrainte qui lui soit intentionnellement opposée—et encore il me semble qu’elle participe de la même inspiration—est la protection que lui apportent les parents. Tout ce qui le porte à l’action, en outre, émane de lui, aussi bien de son individualité que de ce qui résulte de sa confrontation avec ce qui l’entoure.

 

       Dépassons ce constat.

 

       Toute action qu’il a, quand il ne s’agit pas d’un acte réflexe que sa physiologie lui impose, est l’expression, la suite non empêchée en quelque sorte, de ce qu’a formulé son esprit. Issu d’une pulsion, son acte répond à une formulation, aussi brève soit-elle. Issu de sa volonté, son acte répond à celle qu’il a progressivement élaborée, une pensée, une réflexion.

       Tout petit qu’il est il va se développer, physiquement et mentalement, grâce à un processus de maturation et sous l’influence d’un environnement éducatif. Il devient mature (ou parfois n’y parvient pas, qu’importe), mature est le terme le plus juste en ce sens qu’il a été amené à se développer tel que la nature l’y porte, quand bien même cela se fait parfois, souvent en ce qui « nous » concerne, sous le joug intentionnel d’une éducation.

       Que cela lui appartienne (évolution naturelle autant que faire se peut) ou que cela lui soit induit, au final, chaque acte, chaque démarche sont issu d’une intention. Cette intention est élaborée par l’esprit. Il choisit de la suivre ou de la réfréner, qu’importe, c’est son esprit qui l’y amène.

 

       Et vous pouvez tourner cela dans le sens que vous voudrez (intention, réflexion, analyse…) c’est l’être vivant, quel qu’il soit, qui répond à cette injonction : son cerveau commande.

       Discuter de la part consciente ou inconsciente de l’action, tout vient de là : c’est la dictature de la caboche !

Eh bien ce n’est pas tout !

Samedi 23 juillet 2022

 

       Dans l’éclat du jour maximum, je me promène. Ce n’est pas tant que j’aille et vienne… je reste beaucoup immobile, ou presque. Mais mon regard, mon écoute, ma sensorialité : je suis attentif.

 

       La lumière, à cette heure, est un peu écrasante. Elle plaque tout, jusqu’aux ombres, les réduisant à leur part la plus ténue d’elles-mêmes. Çà, là, un petit éclat se révèle. Non, ce n’est pas obligatoirement brillant. C’est un éclat, une petite pépite de couleur (un grège un peu moins grège que l’ensemble, un vert d’une ombre plus profonde que le reste du vert en camaïeux…) un frémissement (un peu plus que le tremblement de la feuille sous la légère douce brise), un point « mort » dans une immensité en mouvement, un trait dans le ciel un peu moins azuréen que le large bleu opale ; c’est le point d’accroche du merveilleux.

 

       À l’ordinaire, dans tout ce qui nous entoure, aussi bien la foule d’ailleurs tantôt que la plénitude de la nature où j’aime me fondre, on remarque aisément ce qui se distingue de soi-même. Un être bruyant, un oiseau chamarré, l’explosion de la surface de l’eau sous l’effet du plongeon d’un animal. Mais ce qui se tait, ce qui ne bouge pas, ce qui est atone et qui pourtant existe tout autant que le reste, y est-on suffisamment attentif ? À moins d’une nette intention en ce sens, ponctuellement, ce n’est pas fréquent de le percevoir. Et pourtant !

       C’est la plus large conscience de ce qui est. C’est la force de l’immobile dans le mouvement, la force d’inertie du vivant qui guette son moment.

       Combien de fois ai-je été surpris par la présence de quelque chose près de moi qui, un instant plus tôt, n’y était pas. Non que j’aie manqué d’observation, d’attention, non, non, j’étais tout autant à l’écoute… C’est le merveilleux de l’instant, le comble de la discrétion. C’est le miracle du vivant. Être sans paraître.

 

       Or, s’il est une chose que j’apprécie beaucoup dans tout ce je peux être à même de côtoyer, c’est bien cette part de petit quelque chose à l’intérieur qui rend quelque chose remarquable. Et si souvent c’est la lumière (ou le silence, ou la différence) qui le révèle cela n’émane pas de ce qui l’expose, le révèle mais bien cette petite part complètement intrinsèque à ce quelque chose et qui l’offre si remarquablement à l’attention.

       Un diamant (ou une autre gemme), sous le feu de la lumière souligne sa chatoyance, sa myriade de nuance. Il est « fait » pour. Il a été façonné, facetté pour cela. Néanmoins, si la pierre de diamant a été taillée c’est qu’elle a aiguisé l’œil du lapidaire, ce petit truc qui inspire et guide son art. il en est de même pour tout. Le petit être mu dans l’immensité arrive à un moment ou un autre à se distinguer du tout. Ce n’est que par ce qu’il recèle. Sa particularité, sa petitesse, son ineffable qualité.

 

       La lumière n’est pas tout. On peut bien braquer sa plus grande force sur sa plus frêle insignifiante part, c’est cette encore plus insignifiante part d’elle-même qui vient à la rendre unique et remarquable.

       Eh bien non, la lumière n’est pas tout : la plus extraordinaire lumière est celle qui émane du « tout-en-dedans ».

Fleur

Dimanche 24 Juillet 2022

(reprise d’écrit du samedi 16)

 

       Dans une large prairie, ayant végété tout le temps mauvais, une plante, comme tant d’autres, hisse sa fleur au-dessus du tapis de verdure.

       Mais quelle fleur ! D’avis d’insecte ayant eu l’audace de s’y poser, elle est assurément celle dont le nectar est le plus succulent. Comme toutes les autres, elle hausse son faîte au bout de sa tige et tend aux curieux sa nature… seulement voilà : elle est d’allure insignifiante.

       Et pour que sa plante se reproduise, grâce à elle, elle a besoin qu’on la visite, qu’on éparpille son pollen sur son pistil et sur d’autres ses semblables comme celui d’autres sur elle. Ainsi peut sourdre en sa secrète intimité les graines qui plus loin iront chercher leur aubaine ; ainsi portées un jour pour un aléatoire voyage, par le vent, les oiseaux ou le hasard, elles iront se musser en un repli favorable de la terre et en surgira une autre plante toute pareille, survivra sa superbe. Or, s’il n’est son merveilleux goût, rien ne la rend remarquable, n’attire de visiteurs ni d’hôtes. Comment appeler à soi ceux qui offrent que se fasse cette œuvre magnifique ?

 

       Les autres plantes offrent à la nature des arguments qui les font remarquables : aux insectes, aux oiseaux, à l’espoir qui passe, ou accrocheuses elles s’agrippent à qui les frôle et porte au loin leur semence, jusqu’à l’eau parfois qui entraîne vers une belle félicité les riches grains de pollen à une féconde destinée. Et d’user d’apparence, de parfum, de subtilité que la vie tout autour, tentée, amène à les tutoyer, à se nourrir bien sûr mais surtout à les disperser.

 

       Au cours des temps, notre plante a tout essayé. Elle a eu grand loisir d’observer ses congénères et de tenter de leur ressembler, peu ou prou. Elle parvint parfois, mais toujours un peu au moins à son détriment. Tour à tour évoluant, elle a arboré d’autres arguments que le sien propre. Elle a eu une large corolle. Elle a misé sur des couleurs osées, aguichantes. Elle a suggéré à l’air de porter pour elle de douces fragrances. Elle a eu à cœur de s’ouvrir et demandé au vent de porter au loin sa plus riche qualité, en s’ouvrant à son désir d’un peu la rudoyer… Cela eut bien évidemment ses effets, à chaque fois à leurs propres mesures. Mais tout autant, chaque fois elle perdit trop de sa plus belle part et ne put jamais jaillir ailleurs toute pareille. Son nectar se taisait à chacune de ses trouvailles et tous ces agents venus l’aider n’ont jamais que colporter une indigne saveur.

 

       Alors, rare à demeurer elle s’est résignée et garda pour elle seule de receler sa plus envoutante grâce. Osez, jeux de nature, même devant ce qui semble insignifiant. Le plus riche n’est pas toujours évident, perceptible ! Et vous qui me lisez, la vie vous a donné une nature profonde, unique, exquise, et qui s’altère si on veut la changer. L’être d’exception qu’assurément vous êtes, sachez le garder, préserver en vous le meilleur de vous-mêmes.

 

       À vouloir paraître on ruine bien souvent notre part sacrée, notre plus insigne valeur.