23 et 24 Novembre 2022

 

        « Dis-moi : une chose m’intrigue. De longtemps, le monde naturel est primordial pour toi. Pourtant, il arrive fréquemment que tu ne t’y plonges quand tu le pourrais tout à loisir ».

       La nature est ; avant tout. Nous en sommes, humains, partie intégrante, issus de l’évolution. C’est elle qui nous fit sourdre au cours d’un long processus, patient, semé d’embûches et de chausse-trappes. L’humain ne devrait pas être la seule espèce du genre. Nous n’y sommes qu’une exception émergeante—envahissante, hélas—. Notre présence n'est pas le fruit du hasard, plutôt un concours de circonstances. La nature nous a fait adaptables. Nous en abusons. Au point d’y être l’espèce la plus influente, infligeante, je tiens à le dire. Cette prégnance a tendu à ce que nous nous octroyions des droits. Ils ne sont pas, pour la plupart, naturels : nous les avons décidés. Nous avons usé abusivement de différences, déplorablement, à notre avantage. Nombre d’humains considèrent que la nature leur appartient quand c’est l’inverse qui est exact.

       « Cela ne me dit pas la raison de cette sorte d’apparente distance que tu gardes vis-à-vis d’elle. Tu pourrais, désœuvré que tu peux être aujourd’hui, y passer le plus clair de ton temps… ».

       Je ne m’en accorde pas le droit : nombre de nos semblables abusent des prérogatives que nous, hommes, nous sommes octroyés. Je ne veux en rien y souscrire.

       La nature, j’espère qu’elle m’intègre, et ne veux lui infliger ma présence. Pour cela, j’ai beaucoup à y apprendre ce qui pourrais m’inciter—de bon droit en apparence mais c’est une grave erreur de compréhension de notre présence, de notre existence—à m’y fondre sans cesse. Or, pour cela il faut avant tout que j’appréhende en totalité la place qu’elle m’octroie. Et donc, je m’en retire pour bien prendre le temps de m’approprier cette notion.

       « Qu’est-ce qui, alors, te retient d’y quérir d’emblée plus de connaissances. Tu y es naturellement porté, par tes goûts, tes désirs, ta disponibilité. Il m’est étrange que tu insistes à vouloir rester en retrait. Explique-moi ».

       Cela, de mon observation, vient de très loin. Nous nous croyons les êtres les plus intelligents. Parce que nous avons, croyons-nous, été les premiers à fabriquer des outils ? Parce que nous usons d’un langage qui nous est propre ? Parce que nous inventons sans cesse de nouvelles choses ? Et peut-être la pire bévue : parce que nous inventons tout ce qui nous distingue des autres êtres ?

       J’y ai beaucoup pensé et j’ai beaucoup confronté ces réflexions à ce qu’est la nature. Et, à mon sens, davantage évalué ce qu’elle serait sans nos interactions, y compris en appréhendant ce que sont les interactions avec elle des autres êtres. Or, aucun n’a autant d’impact sur la nature que nous en avons. Intelligents nous croyons-nous—parce que nous l’avons décrété—nous ne nous rendons pas même compte combien nous lui nuisons quand les autres êtres recherchent à se situer en équilibre en elle, par elle et avec elle.

       Voilà pourquoi je ne m’arroge aucun droit particulier.

       « C’est insensé ! Il est évident que nous soyons bien supérieurs à tout autre être… ».

       Jusqu’à nous nuire de façon irrémédiable ? Est-ce si crédible que ça que nous le soyons ?

       « Bon sang ! Regarde combien tu te prives ! Ce n’est pas ce que tu pourrais prendre qui créera du manque à la nature… ».

       Oh que si ! Et surtout parce que trop d’humains appliquent cette façon de raisonner.

       « Mais ce n’est pas établi ! ... ».

Ah ?

       Regarde ce qui se passe quand l’humain se fait discret ou se retire. Récemment, et bien involontairement, nous en avons fait l’expérience : la nature s’est réinfiltrée dans tout espace laissé libre par l’homme et tous les autres êtres avec elle.

       « Tu m’amènerais à considérer, par exemple, que nous n’en serions pas où nous en sommes aujourd’hui si nous n’avions pas inventé la roue ? »

       Surtout si nous avions eu l’intelligence d’en user tout autrement qu’en dévastant tout, au profit d’inventions qui en ont découlé !

Les 20 et 21 novembre 2022

       « Saurais-tu t’ourdir de sagesse. »

       « Voici une semaine que je t’ai laissé meurtri, ravagé, inondé de tristesse. Je te retrouve le front relevé, le port haut, armé. L’air du temps te serait-il redevenu serein. Où as-tu croisé la course d’un mirage, illusionnant de traits flamboyants tes chemins de demain… »

       Tais-toi : je respire. Et je ne t’y dois rien.

       J’ai plutôt recroisé mon destin. En moi. L’édifice reste fissuré, le ciel pesant à l’en faire rompre. Mais, oui, j’ai relevé la tête, non pour l’apparence : pour mieux me gonfler d’un air vraiment renouvelé, plus sain. Dans mes artères ne roule pas d’avantage l’oxygène dynamisant mes efforts. J’ai seulement appris à souffler en dehors les flux viciés qui l’obligeaient à la parcimonie, ruinant ainsi mon corps.

       « Ne me fais pas rire ! Ce n’est pas un peu de renouveau qui offre l’espoir. Prends garde de ne pas céder aux marabouts, ces faiseurs de mirages. L’être seul agit selon ses ressources et ses forces ne peuvent sans perfidies être décuplées. Prends bien garde que l’échafaudage ainsi nouvellement dressé ne s’effondre, premier refuge, premier gîte du plus vain petit cochon… Ce souffle si nouveau qui t’abreuve, t’aère, peut-être penses-tu, te purifie… Ne peut-il pas être les prémices d’un regain, hélas, plus dévastateur ?

       « Je t’en prie, reprends les prémisses à leur phase. Ton épuisement ruinait tes bases ; tes efforts se faisaient grandissants, on ne battit pas sur des ruines… »

       Non, je ne suis pas que ruine. Tout au plus habité par le doute, tantôt mal assujetti à mes fondements. À tant critiquer mes faiblesses—et j’y cédais également—on a cru limiter mon être. Or, dans le grain sec, le germe demeure vivant, potentiellement puissant. La noix racornie et dure ne cède-t-elle pas sous l’essor du dedans et offre à profiter, à temps, de bien riches largesses. Timoré, malgré tes exhortations à miser sur mon temps vécu, tu me crois aujourd’hui, plein de velléités et fier ? Non : je vais nourri de la source.

       « Mais tu sais, n’est-ce pas, que le vent souffle parfois ? Pense aussi : peut-être mieux assuré, que le feu dévaste. Envisage plutôt de poser pierre à pierre ton refuge. Il te faudra plus de temps, certes, mais son assise sera pérenne. »

       Je sais tout cela. Mon esprit en est habité. Et les murs solides côtoient les remouds intérieurs. C’est bien là que j’en suis

       Sais-tu ? Je suis comme hanté. Non par des démons qui tantôt se démènent. Ce sont plutôt des refus qui se manifestent avec véhémence. Il n’est pas de tempêtes que sur les océans. Les méandres de l’esprit sont, chez moi, parfois viciés par les effluves venus du dehors. Tu le sais, je ne redoute pas grand-chose. Pourtant je reste sensible à ce que mon for intérieur refuse de tolérer. Aussi, laissant par choix le monde vivre sa mesure, les impacts que je pressens, les répercussions que j’’envisage me sont par avance des tortures. Ce n’est pas du « mauvais temps dans ma tête » ; tout mon être ne peut que renier les ordres imposés et plus encore quand ils sont ourdis pour contraindre les autres. Car tous ne voient pas les clôtures de leur horizon et s’en rassurent de prime abord. Cela m’effraie.

       Or, je ne suis ni dieu ni prophète. Loin de moi l’idée d’envisager le monde. Il doit se créer de lui-même. Non plus je n’userai, tu le sais bien, de prosélytisme. Tout le dilemme qui m’habite—et parfois me terrasse-tient à ouvrir le monde à sa vraie liberté sans user d’influence infligée, de dirigisme déguisé. Ce sont des vilénies que je combats plutôt, jusque, bien obligé pour me rester fidèle, à retenir ma fougue tout autant que je ne dresse mon étendard.

       « Oh ! Je t’en supplie, ne crée pas en toi le lisier qui vicierait tes jours. »

       Mais je te sais prudent. Je te l’accorde toutefois, tu n’arrêteras pas les huées de foules aux abois ni la perfidie des forts, des grands qui s’attachent les élites pour entretenir leurs basses œuvres. Tu le sais aussi, jamais tu ne saurais les combattre. Ce ne sera jamais ton joug. Je crains bien plus pour toi celui des effrois que le monde te suscite. Hélas, je n’y peux rien faire pour t’aider. Je sais juste la confiance que je te dois : elle repose sur ta probité. Or, combien te coute-t-elle cher ! Vois, prévois, espère, mais surtout prends soin de toi. Accorde-toi de mieux t’aimer… Puisque nul ne sait le faire ».

Le 12 Novembre 2022

 

       « Tu sais, ce n’est rien ! Non, je t’assure, ce n’est rien. Ce n’est pas parce que tu penses quelque chose que c’est vrai… »

       « Et puis, qu’est-ce qui peut te faire penser ça ? Je ne dis même pas croire, seulement penser. »

       Dehors, il fait beau. Une de ces journées d’automne qui n’ont vraiment pas lieu d’être vu la saison mais qu’on appelle l’été de la Saint-Martin. L’air est sec, il fait doux. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’il fasse chaud, encore, malgré le mois de novembre. Je couperais du bois que je serais trempé de sueurs jusqu’à l’os. Et je suis là, avec les yeux tout mouillés. La musique dégringole joyeusement des haut-parleurs mais en moi c’est tout gris, tout dégoulinant. J’ai juste un crayon à la main et j’écris. J’écris parce que je suis incapable de faire autre chose et parce que peut-être c’est ce que je fais de moins mal… Pas sûr.

       « Non mais tu n’as pas fini de raconter des conneries ? D’accord tu es tout seul. Et ça fait un bout de temps, quand ça ne t’arrivait pas avant. D’accord, tu ne fais plus grand-chose que le nécessaire. Oui, c’est vrai. Et ça fait drôle d’y penser alors que tu sais tout faire. Tout. À ta façon, oui, mais tu sais tout faire. »

       « Ta maison, à part des coups de main pour les très gros trucs, tu l’as arrangée tout seul. Tu y as passé des jours et des jours… Quand quelque chose est détraqué chez les autres, tu es le premier à proposer d’y remédier, de réparer… Et même, toute ta vie tu n’as fait que ça : essayer de remettre d’aplomb ce qui flanche. Non-mais, tu y penses, dis ? Presque que quarante ans que tu as passé au chevet des autres ! OK, c’était ton métier. Et ça l’est encore tellement tu essaies de rassurer, de conseiller, d’expliquer quand les autres sont patraques. Tu es comme ça. Et pas seulement pour les gens : tu ne supporte pas de voir quelque chose de travers. Même un tableau de guingois quand ce n’est pas chez toi tu le redresses alors que de l’avis ordinaire ça ne se fait pas. »

       Je pose le crayon. Je regarde mes mains. Je prends conscience qu’elles demeurent plutôt belles pour avoir été maltraitées comme je l’ai fait, à leur demander n’importe quoi : des choses les plus fines, peinture, bijouterie, aux plus dures, maçonnage, abattage du bois, charroyer du fumier, tirer à hue et à dia ce qui n’avançait pas, à des choses plutôt féminines, cuisine, couture… Mais je sais aussi que, Bonhomme, il est un peu usé, jusqu’à avoir du mal à respirer parfois…

       « Non mais arrête ! C’est tout à fait normal, tu as tout fait pour. Pour autant, on n’a pas encore scié les planches il me semble ? Oui, c’est vrai, tu n’en voudras pas, juste qu’on ne voit plus rien de toi quand ce sera fini, pas même de la poussière. Mais ce n’est pas pour maintenant. »

       « Tu vois, là, tu écris : il y a des gens qui aiment ce que tu écris. Certains attendent même toujours un truc nouveau, les dernières pages qui te viennent. »

       « Les gens ? Eh bien oui, ils ne pensent pas que tu es là au cœur de la nuit à ton bureau, à boire du Vivaldi par les esgourdes depuis des heures. Vrai, ils ne pensent pas que c’est pour couper le trop plein silence venant d’eux. Toi, quand tu veux du silence, tu vas dehors, loin de tout, le plus loin possible du bruit des hommes. Et tu écoutes. Tu écoutes le silence de la nature : elle n’arrête pas de te dire des choses. Parce qu’à ces moments-là, tu n’entends même plus rien de toi-même. Tout juste ton cœur des fois, qui bat calmement, ton souffle qu’alors tu sais faire grand mais doux, profond et presque silencieux, mais tu n’entends plus ton esprit. C’est ça que tu veux. Et tout autour de toi te parle, à toi qui écoutes ce qu’il n’y a rien à entendre. Tu entends la vie. Tu entends la vie pourtant parce qu’elle est là : partout. Et toi tu sais l’entendre. Tout simplement parce que tu l’aimes. Mais tu l’aimes ! À fond, au plus profond, au plus ténu, au plus discret. C’est même ce que tu préfères. Psithurisme ça s’appelle—enfin qu’on l’appelait avant— : c’est le fin murmure des feuilles dans les arbres quand rien ne bouge. Et tu sais très bien qu’il n’y a pas que les feuilles qui bougent quand tout est immobile et silencieux. Et tu l’entends ! C’est aussi ce qui fait que tu arrives à voir la vie là où des tas de gens s’en foutent… Dans le fond, c’est peut-être d’être comme ça qui déroute les gens. En quelque sorte, tu les déranges. Alors c’est vrai, ce qu’ils te revoient—c’est-à-dire des fois rien—ce n’est pas agréable ! Mais est-ce que cela fait de toi quelqu’un de moindre intérêt ? Sûrement pas. Il faut juste leur laisser le temps de t’apprivoiser… S’ils en ont envie… »

       Que de borborygmes internes… Je suis là, perdu dans la solitude de mon week-end (week-end qui ne veut rien dire pour moi tant les semaines sont sans fin ni début) et j’ai froid—malgré le temps. Toute l’énergie que j’ai pu savoir déployer, je n’en trouve plus la source. J’essaie de mettre de l’ordre dans les heures et dans mes gestes. Oui, j’ai le sentiment de m’y épuiser plus encore.

       « Eh bien justement, esprit éveillé que tu tends à avoir de tout temps, tu devrais comprendre : ce n’est pas à toi de faire l’effort. Et ce n’est pas une course. Si c’en était une il y a beau lieu que sois devant et de loin ! »

       « Vois-tu, tu dois t’user à toujours vouloir avancer, toujours plus encore. Tu as l’âge de l’élan, celui dont on tire parti, là où on profite de la houle qui nous pousse. Économise-toi maintenant. Cesse de te demander encore et toujours plus. Tu as très bien su tirer parti de tes forces. Elles sont là, elles te portent. Tu n’en perdras rien. Laisse-toi porter et cesse de lutter : tu risques de te faire progresser en allure contraire.

       Je suis épuisé. Épuisé et seul : c’est dur de garder le regard porté au-devant. Non que je guète où je mets les pieds, non que j’aie peur de trébucher—et cela reste pourtant possible—. Il y a des moments où demain me paraît si loin qui est inatteignable.

       « Dans un sens, je te comprends. Le poids des ans, du temps, rend ceux à venir plus lents. Craindrais-tu de ne les atteindre ? La belle affaire ! Ce qui est fait est fait et tu l’as, dans l’ensemble, bien fait. Cesse de te morigéner. Prends—et comme un cadeau que tu ne dois à personne—le temps qui vient. Fais ce qui te plait, pose tes mains là où la vie est douce, nage dans les eaux qui te sont tièdes. Tu as acquis assez d’expérience, de savoir faire et d’entregent pour n’en point perdre en route. Contente-toi d’être attentif comme tu sais si bien le faire. Et tu verras.

Derniers commentaires

03.10 | 09:01

Bonjour Etienne j'aimerai avoir de tes nouvelles,je peins toujours
Amitiés Suzanne

31.01 | 16:28

j'aime vos aquarelles ou l'on peut frôler la sensibilité dans la touche fondue ou émane le mystère

31.01 | 16:07

quel plaisir ce voyage a travers vos mots qui nous laisse un gout miel et d'encore

10.12 | 12:34

Merci beaucoup Anne

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